29/03/2007

En mémoire ...

Inspiré d’une lecture ou souvenir ancré dans la mémoire

 

Philippe est le dernier client, ce soir. Petros et le sommelier luttent contre le sommeil, deux heures et quart et ce péquenot ne s’en va pas. Comment lui dire que la Maserati quattroporte piaffe d’impatience et qu’eux-mêmes seraient heureux de rentrer. Johan aime se glisser contre le corps de Marieke, cela le rassure de sentir sa peau et de s’endormir dans sa chaleur. Elle le quittera vers six heures, ils ne passent guère de nuits complètes, horaire, travail, l’époque est à l’esclavage total du couple.

 

Gemista, Marinet, Samena sec

Aubergine tomate poivron courgette, la Méditerranée au cœur de la grand’ville, sardines fraîches, huile d’olive, pommes à l’anglaise, salade verte, baklava au sirop. Il a laissé le temps s’écouler, est-il seul depuis toujours ou est-ce seulement hier que le monde s’est écroulé ? Anne-Marie baise avec un cochon.

Muscat de Samos suivi d’un arrache-cœur, un tord-boyaux, un Corona dix fumerolle dans le cran d’un cendrier, à cette heure-ci on ne va tout de même pas craindre les archers du Roy ou les spadassins de la légion des finances and tiviée, qu’est ce que cela peut bien leur foutre à ces connards de fonctionnaires que je cancérise mes poumons ? Z’ont vu l’écho , Cata and co, la dégringolade, le White descend en troisième division, les Texaco Petrossian ont perdu quinze points en une soirée, Wall Street parle d’une marée noire, spectre de 29 et guerre du golf.

Plus rien à vendre, même mon contrat d’assurance vie Axa a été racheté vingt fois, les temps sont durs, il va pleuvoir des cordes, ...

 

— Bonsoir, monsieur.

Sursaut, étonnement, stupéfaction, éblouissement, stupeur, Philippe ne l’a pas vue entrer, passer féériquement de tables en tables, vides, elle est ravissante.

 

— Acceptez cette jonquille !

 

Boucles sauvages de cheveux d’or gracieusement dégradés sur une robe parfaite. Une coupe de grand faiseur sur un corps mannequin. Panier d’osier, Jonquilles, tulipes, fuschias, mimosas couleurs, rouge à lèvres, pommettes, bleu des yeux, tes yeux, bleu blanc, blanc blond.

 

Dix euros dans la poche de poitrine d’un veston un peu chiffonné. Je l’accepte, je vous l’offre, il prend la main, il y resserre le billet, il lui rend sa main, il lui garde la main, il ne sait que faire, les yeux partout, cœur chamade. Elle est charmante, elle est bellissime. Le sommelier toussote.

 

Elle ne rougit pas, les jeunes filles ne rougissent plus.

— Si j’osais, Mademoiselle … ?

— Julie, Monsieur.

— Le soleil va se lever, vous êtes le premier rayon de l’aurore, asseyez-vous, commandons à boire !

— C’est que …

— Je ne vous retiendrai pas longtemps : juste une eau pétillante pour souvenir de vous, à moins qu’un café, un thé, un chocolat, si ces messieurs veulent encore bien.

Julie prend place face à Philippe, insouciante du regard sombre de Petros, venu de nulle part à moins que ce ne soit de la cuisine.

 

Le regard dur glisse sur les épaules de la petite vendeuse et du client, une belle note ... la soirée est bonne, qu’importe deux minutes, il faudra bien qu’elle aille finir journée ailleurs, peut-être ensemble vont-ils, ... il sert un Fernet Branca et une bru pétillante.

 

— Buvons à cette rencontre, Julie. Je suis Henri de Saint Germain, annonça-t-il.

— Je m’appelle Julie, de Ellewijt, large sourit-elle, je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu.

— Soyez rassurée, Julie : vous venez d’éclairer cette soirée, je vous en remercie, mes affaires m’attendent, et vos fleurs risquent faner, vous aussi avez à faire n’est ce pas ?.

— Oh, guère passionnantes, Monsieur Henri.

— Henri … Laissons tomber les « monsieur »…

— Je ne peux prendre l’habitude de m’asseoir et converser, les fleurs ont vite soif … Vous êtes dans les affaires ? demande Julie en regardant le Financial Times plié sur la chaise voisine.

— Oui, la communication… répond Philippe, évasivement.

— Ça doit être passionnant.

— Sans doute moins que d’offrir des fleurs qui vont réjouir les gens ...

On entend le volet de la cuisine se baisser doucement, un rideau électrique sans doute, ronron, regards, la petite vendeuse du caniveau et l’homme d’affaires : un mot, un geste peut-être pour que le monde change ?

 

Julie n’a pas goûté l’eau bruissante, elle se lève.

— Pardonnez-moi, Monsieur, mais il me faut vraiment m’en aller. Bonsoir.

— Bonsoir, Julie.

Soupir, porte qui se referme...

Regard, parking, Maserati quattroporte de location, poche intérieure, le demi-billet de la loterie des anciens combattants, voiture de maître, repas chez Petros Tsaminadis.

 

 

 

Dans l’Excalibur Phaéton série IV, Marine Van Dongen éclate de rire en s’écroulant sur les genoux de Paul Van Laack.

 

— Alors ! tu vois que j’ai osé, hein, tu disais que je ne le ferais pas !

La limousine démarre souplement, s’éloigne tandis que Philippe quitte le restaurant gastronomique grec.

Il prend le volant de la voiture qu’il faudra rendre vers huit heures puis prendre le métro, s’en aller retrouver ses collègues du bureau du ministère des pensions. Quand il entrera, Jean-pierre parlera de l’équipe des Parquets Clic qui a fait Nice-Bordeaux, l’intello du coin près de la fenêtre parlera de Gérard Valet. Je ne me souvenais plus de son nom, j'ai juste en mémoire les quelques notes de musique de Point de Mire dira-t-il en revenant sur un roman de Daninos qu’il n’a jamais lu. Georgette rotera et dira que le temps est au beau.

 

06:43 Écrit par Xian dans Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : restaurant grec, memoire, amour, sentiment |  Facebook |