28/04/2005

Jeudi

 

Des jeudis, il en a connu des masses, il y a inscrit des a et des o, a rouge, o vert et d’autres entre le cimetière et le château, c’est le long du mur où les premiers baisers fleurissent, elles ne posaient pas la question tu veux ou tu veux pas, on se regardait de travers, parfois on ne se regardait pas. Cela goûtait le réglisse ou le dentifrice des riches.

 

D’autres jeudis ont couché des blés naissants, des amis ont été fauchés par ce qu’ils ne voulaient pas être délocalisés, puis il y eut des jeudis bien durs, rigides, marche au pas soldat, devient fort camarade, le tourbillon des semaines a oublié de compter les jeudis, les billets de banque sont devenus le passeport de l’homme du week-end, esclave hebdomadaire à qui l’on offre un jeudi, tu vois que le patron est chic !

 

Dans sa chaise, sous la pergola, Henri pense que jeudi s’achève, le menu chez Boris était particulièrement délicieux. Ah ! Quand il s’y met, Boris est un chef. C’est beau de penser aux jeudis des autres parce que lui, depuis une éternité, il vit l’éternité, assis sur sa chaise. Il regarde ce jeudi Trenchcoat, le mangeur de chili, le suceur de mégots havane qui tourne une fois de plus lentement, il sait que pour celui-là non plus, il n’y a pas de jeudi de congé, il n’y a pas de premier mai, il n’y a pas de lundi de Pentecôte, d’ailleurs, il n’y a plus de lundi de Pentecôte. Il pleuvine puis soleil éclate, regard à droite, un pas clair sur des hauts talons rares, regard à gauche Ségolène Royal, qu’est ce que je raconte, une Vendéenne que Philippe n’a pas blousée... un peu de pleurs soleil renouveau tout neuf lumière avril se termine.

 

Soupir

Facteur courrier Redoute Yves Rocher Vitrine Magique sélection du reader’s digest, magnifique époque où les Henri reçoivent du courrier. Merci facteur. Un verre ? Le facteur ne boit plus, il pétrole sur une fausse Solex, c’est une blonde. Le facteur est une blonde, Henri soupire.

 

Henri n’a jamais déshabillé de facteur. En–t-il un remord ? Faut-il avoir tout fait ? Il remue un peu dans la chaise.

 

C’est parfois un peu long entre deux tournées, parfois le lendemain il n’y a rien, ou alors une facture. Henri s’en fout. Il ne paie pas ses factures.

C’est curieux que le facteur passe si tard. Parfois Henri se demande si c’est un vrai facteur, comme il sait qu’on se demande s’il s’appelle Henri, s’il est instituteur à la retraite, s’il a été capitaine dans le bled ou espion à l’ Unesco, ou tricard cheminot, syndicaliste véreux, chef de bureau.

 

 

Clac clac clac, d’autres talons, Henri entendait, ne se retournait pas, il savait que c’était une femme d’aujourd’hui, celle-là, comment serait-elle lorsqu’elle passerait dans son champ de vision (10 sur 10 avait dit l’oculiste, c’est bien pour votre âge !) Toutes les mêmes. Peut-être pas toutes, il ferma les yeux à demi pour revoir cette ophtalmologiste souple jeune bien que grisonnante mais il n’y connaissait rien en shampooings colorants. Non, elles ne sont pas toutes les mêmes, les bonnes femmes, pensa Henri, imaginant celle qui claquait de plus en plus près esclave ou princesse grecque, scénario imprécis, qui sait, elle est cette fameuse conquérante Viking, ou encore elle est dans le château de Godefroid au bas moyen âge puis, dans les rues de Paris avec les enfants de la Terreur.

Elle aurait au nombril un anneau, un pin’s un faux diam, et le même à la grosse lèvre, elle ressemblerait à la femme de Charles, la femme de Charles liée à la Maffia de la drogue, cela avait été un papelard qui l’avait rendu célèbre quand il avait été scoupiste.

 

Décidément, cela cogne pensa-t-il tandis que la chanson des talonnettes modulait, elle remontait l’allée qui arrive chez lui, audacieuse, une fortiche, qui mettrait moins de temps pour descendre sa culotte qu'il n'en faut à un beauf pour affirmer que les Arabes faut les balancer à la mer. Avec les pédés, les juifs, les bougnoules, les ritals, les pollacks, les chevelus, les hippies. Ça dépend des beaufs et des époques. Oui, elle aurait son franc-parler.

Redoutable et redoutée, comme la mère de Corinne, surtout dans la famille de papa. Qui ne trouvait rien à dire à ce genre de réplique. Juste à bafouiller que vraiment, il y a des fois où elle exagérait. Dire des trucs comme ça, devant moi, après il ne faudrait pas se demander pourquoi je grandissais si mal etc etc, retour au refrain. Pas si mal puisque j'avais tout de même réussi.

 

Et maintenant j’étais assis et elles venaient à moi.

 

C’est vrai qu’il était bien entouré, Henri, le voisinage en parlait souvent. Un homme de bien qui donne de la monnaie pour les marches parrainées, un gentil qui assiste à la fancy-fair et au chemin de croix, des femmes, certes oui, mais si l’on ne savait rien des étrangères, les autres étaient femmes de notables, la pharmacienne et madame Debeur qui est déjà grand’mère et puis aussi la femme du garagiste, Henri est un bon client, il ne sait pas bricoler, remplacer une bougie, poser une durite, mais c’est très agréable de passer un moment d’après-midi avec lui raconta la belle-fille de l’épicière qui était allée demander conseil pour les études qu’elle voulait entreprendre. Henri savait tant de choses, il était si gentil. Un ancien avocat.

 

Avocat ? Vous croyez ? Non, il a été juge en Afrique.

Juge ? Vous pensez ? Non, il était plutôt administrateur territorial d’après ce que je sais.

Et chacun savait quelque chose d’Henri.

 

Dans un bruit de ferraille qui se disloque, la 403 pétarada, tourna le coin de la rue en perdant son dernier enjoliveur. Un gamin le ramassa pour s’en faire un bouclier. C’était très utile pour finir ce jeudi après-midi.

 

 


05:31 Écrit par Xian | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

... Le café est servi....je repasse te lire tout à l'heure :-)

Écrit par : sioran | 28/04/2005

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