23/04/2005

Trudy

 

— J’ai toujours aimé découvrir les petits sujets, annonce Henri à la jolie qui le pilote dans la toute nouvelle bibliothèque municipale.

— Vous avez eu une vie d’aventures n’est-ce pas, répond celle-ci

— Oh, pas vraiment, dit Henri en souriant, l’aventure c’est un grand mot n’est-ce pas.

— Oui, mais vous pourriez raconter tant de choses

— Oh, qui intéresseraient-elles ? Parler dans le vide étant bien la pire des choses pour un auteur...

 

Henri ferma les yeux. Il était ailleurs, il était debout. Vivre debout ! N’était-ce pas une chanson de Brel ? La pièce était immense, elle semblait lui rappeler un autre monde, Margot, la Seine, la Tour, Paris ? Des centaines, des milliers de livres. Senlis ? Chantilly ? Y-avait-il ici un château autrefois ? Plusieurs livres étaient présents en plusieurs exemplaires, d’éditions différentes, mêlés sans ordre. Henri se dit qu'il était au coeur d'une sorte de bibliothèque idéale. Où que la main se tende, elle touchait un cuir, une reliure, un éclat de génie. A part les murs couverts d’ouvrages dans des boiseries luxueuses, il n’y avait dans la salle aucun mobilier.

Il marcha.

 

C’est formidable de marcher ici, pensa-t-il. Il se rendit à une porte qui ouvrait sur une pièce encombrée d’une armoire normande, un lit à baldaquin.

Les portes de l’armoire étaient disjointes et il était tentant de les tirer, ouvrir une vue sur un trésor de robes de soies riches, de parures.

Henri plongea les mains dans les étoffes, se retourna vers le lit.

 

— Vous rêvez , dit-elle, poussant Henri dans le couloir 3 bis, allée 4 face aux rayons contenant les auteurs dont elle voulait lui parler, ceux que l’on avait lu dans les trains, en partant au travail le matin, en revenant fatigués du soir, en s’échappant en vacances, lits de sable, mer, montagne de cailloux, dame de haute Savoie et celle aux camélias, des mondes de livres, de femmes en toutes tenues même nues et d’autres chiourmes folcoches marâtres sorcières, elle vit Henri frissonner.

 

— Des putains de pogo d'enfer au Gaity à Lens, wwouuaaaaf, j'ai soif, un autre demi, c'est 25, poum t'en mettras quatre avant la new wave.

— Décidément oui, vous n’êtes pas avec moi dit la dame à Henri, qui soudain de profil crocheta sa robe.

 

— Une robe, dit-il, c’est comme un cadeau, c’est une surprise en ces temps d’emballage total et hygiéniquement proposé sous vide, à quand les cellophanes aseptiques pour la gent féminine ?

— Ttt, murmura-t-elle, nous sommes venus pour choisir des ouvrages, nous en avons parlé en sortant de chez Boris, vous avez oublié, dit-elle, manoeuvrant subrepticement pour être hors de portée des griffes du mâle.

 

Elle lui montra Docile mais il répondit que c’était dans sa vie, qu’il avait aimé Trudy, il parlait à Trudy derrière, dans la réserve, où il la regardait déplacer des piles de vieux livres pleins de poussière entre les fardes de cigarettes de contrebande, les cahiers d’écolier et des règles en plastique. En plastique. Trudy ne se doutait pas de la gloire que Tex était en train de lui préparer.

A cet âge-là, il n’y avait rien à espérer d'elle que des joies clandestines mineures, des regards coulisses, des seins entraperçus.

Elle est traductrice à l’Unesco, dit Henri, oubliant que la jeune dame qu’il regardait ne savait rien de Trudy, des jambes de Trudy, de la queue de cheval de Trudy, des mains de Trudy un samedi matin d’avril, Tex était en voyage ....

 

Non, Henri, ce matin-là, n’avait pas pensé au rasoir à acheter dans un de ces drugstores de l'ouest où l'on vend de tout.

 

 


07:52 Écrit par Xian | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Epoque Lit à baldaquin , étoffes ..soie...je ferme les yeux ..stop 2005.
Regrets .

Écrit par : K | 23/04/2005

... Bonjour Henri...bon dimanche :-)

Écrit par : sioran | 24/04/2005

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